Recherches subventionnées

■ Lucie Hotte (CRSH et Patrimoine Canada, 50 000 $)

(Se) Raconter des H/histoires. Histoires et histoires dans les littératures francophones du Canada

Colloque organisé du 18 au 21 octobre 2007 à l’Université d’Ottawa par la Chaire de recherche sur les cultures et les littératures francophones du Canada, le Centre de recherche en civilisation canadienne-française, l’Association des professeurs de littérature acadienne et québécoise de l’Atlantique ainsi que le Centre d’études franco-canadiennes de l’Ouest.


■ Pierre Kunstmann (CRSH, 2007-2010, 66 926 $)

Dictionnaire Électronique de Chrétien de Troyes : 2e étape (DÉCT2)

Ce projet est la seconde étape du Dictionnaire Électronique de Chrétien de Troyes, dont la première étape, financée en 2004 par le CRSH, aboutira à la publication, fin 2007, du DÉCT1, première version de ce dictionnaire.
Il consiste à établir et à mettre sur le Web un dictionnaire électronique de l'oeuvre de Chrétien de Troyes, romancier du XIIe siècle, inventeur du roman moderne, devenu un classique de la littérature française. Le dictionnaire, à la fois outil d'exploitation et ensemble de données résultant d'une analyse fine et détaillée des textes ainsi que de leur interprétation, fera partie des instruments que le Laboratoire de Français Ancien (LFA, Université d'Ottawa) présente au public sur son site Web. Ce site vise à une large diffusion de travaux effectués en conformité aux normes et critères de la linguistique et de la philologie françaises. Toutefois le dictionnaire (successivement DÉCT1 et DÉCT2), sera matériellement placé sur le serveur du laboratoire Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française (ATILF) du CNRS à Nancy, et sera consultable grâce au logiciel Stella, conçu à l'origine pour la base textuelle FRANTEXT.

Le DÉCT est un dictionnaire de corpus et permet un va-et vient entre les articles de dictionnaire et les textes constituant le corpus sur lequel se fonde le dictionnaire (Érec, Cligès, Lancelot, Yvain, Perceval); il est accompagné d’un programme de concordance puissant. La taille limitée du corpus, la lemmatisation de tous les mots (lexicaux et grammaticaux) et leur étiquetage grammatical permettent une navigation complète et systématique entre dictionnaire et corpus et donnent à la recherche des mots en contexte une efficacité précieuse.

Le dictionnaire, qui sera accompagné d'une classification conceptuelle du vocabulaire de l'auteur, permettra d'offrir aux spécialistes des moyens de travail, de réflexion et de recherche inédits. Base lexicale aux nombreuses possibilités d'interrogation, il sera en accès libre sur la Toile pour toute personne intéressée, du simple amateur au chercheur spécialiste. Il débouchera également sur une série d'articles soumis aux grandes revues savantes et sur diverses communications aux principaux colloques et congrès dans notre discipline.

Le DÉCT1 se limitait volontairement aux mots lexicaux du manuscrit P (le meilleur et le seul qui présente les cinq romans de Chrétien dans leur intégralité). Le DÉCT2 constituera un élargissement et un enrichissement considérable de la première version, lui conférant en quelque sorte une troisième dimension. Cet effet de profondeur résultera de l’ajout capital des mots grammaticaux, des variantes des autres manuscrits (variations lexicales; variations également dans la collocation des termes), du classement sémantique des mots relevés, des axes de synonymie contextuelle et d’antonymie, d’holonymie et de méronymie (relations entre partie et tout).

La diffusion des résultats se fera naturellement d'abord par le Web. Le site LFA est bien établi et s'est taillé une excellente réputation; la branche Textes de Français Ancien, base constituée au LFA et placée sur le serveur de l'ARTFL à Chicago, nous permet, par ce biais, de toucher un bon nombre d'internautes. L'ATILF, de son côté, rejoint beaucoup d'usagers (chercheurs, étudiants, public lettré), en France surtout, mais aussi dans la plupart des pays où l'on s'intéresse à la culture française.

Soulignons le caractère original de ce projet, regroupant plusieurs spécialistes à l'intérieur d'un réseau de collaborations internationales (LFA, ATILF, Université de Stuttgart), faisant intervenir plusieurs disciplines (littérature, philologie et linguistique françaises), proposant en ligne, en accès libre, un outil novateur aux possibilités multiples. Nous espérons faciliter ainsi, dans notre domaine d'études, la translatio, le passage du support papier au support électronique dans des conditions telles qu'il pourra s'effectuer non seulement sans dommage, mais aussi avec un gain appréciable.


■ France Martineau, chercheure principale; Douglas Walker (Calgary), co-chercheur; Yves Frenette (CRCCF) et Mark Olsen (ARTFL, Chicago), collaborateurs (CRSH, 2007-2010, 77 700 $)

Des Pays d’en Haut à l’Ouest canadien : variation et changement linguistique

Notre programme de recherche porte sur les français parlés à l’ouest de la vallée du Saint-Laurent, des Pays d’en Haut aux Prairies canadiennes, durant la période de leur implantation, du XVIIIe au milieu du XXe siècle. Deux grands axes de recherche touchant au changement linguistique sous-tendent ce projet :

Les études linguistiques au Canada se sont beaucoup intéressées au français du Québec et de l’Acadie, les deux premières régions de peuplement francophone en Amérique. On connaît bien les particularités linguistiques contemporaines, un peu moins l’évolution historique, en particulier lorsqu’il s’agit de la grammaire.  Les travaux que Martineau a entrepris avec King, Morin ou Mougeon ont toutefois mis en lumière certains traits de l’évolution de la grammaire du français québécois et acadien. Un patron se dégage : le français québécois à date ancienne suit une évolution parallèle, bien que légèrement décalée en termes de rythme de diffusion, au français hexagonal.

On connaît toutefois beaucoup moins la trajectoire historique des dialectes qui sont issus de l’une ou l’autre des deux régions de peuplement d’origine. Ainsi, aucune étude systématique et historique n’a été menée pour suivre la trajectoire des français issus du français de la vallée du Saint-Laurent, de façon à mesurer l’impact de facteurs externes ou internes sur le développement de ces français : migrations successives à partir du Québec, maintien d’archaïsmes, contacts avec l’anglais selon le contexte minoritaire ou majoritaire du français à différentes périodes. C’est ce que nous nous proposons de faire dans ce programme de recherche. Nous examinons en particulier comment se reconfigurent des structures en variation dans la langue et comment ces reconfigurations sont source de changements linguistiques. Plus précisément, nous examinons deux types de reconfiguration potentielle : reconfiguration structurale et reconfiguration sociale. 

La reconfiguration structurale se produit lorsque qu’une génération d’usagers ne retient pas une langue en tout point identique à celle de la génération précédente. La situation de contact de langue est un contexte propice à ce type de réanalyse structurale et c’est pourquoi les innovations dans les parlers français hors Québec sont souvent attribuées au contact avec l’anglais. Nous examinons cette hypothèse en la confrontant à une autre hypothèse, celle que les structures qui en apparence sont des innovations, pourraient être le développement de structures archaïques maintenues dans ces parlers plus isolés de la norme hexagonale. Nous examinons le système des prépositions et celui de la valence verbale, qui, d’une part présentent des structures de surface parfois apparentées à l’anglais en français hors Québec, et qui d’autre part, ont subi des changements importants durant les XVIIe et XVIIIe siècles.

La reconfiguration sociale de variantes — restriction ou dévernacularisation — est souvent accompagnée de changements socio-politiques : contexte de langue majoritaire qui devient minoritaire, isolement géographique, perte de statut officiel, etc. Nous examinons la relation entre le français de la vallée du Saint-Laurent et les français issus de cette variété mais qui se développent à l’ouest de la vallée du Saint-Laurent à travers une série de phénomènes qui présentent une stratification sociale ou dialectale potentielle (ex. : vas/vais; pas/ point). Nous pourrons ainsi vérifier si la restriction à l’emploi de variantes sociales apparaît en contexte de langue minoritaire ou plus tôt, lorsque le français, encore majoritaire, est isolé géographiquement de sa variété souche.  Le rythme de diffusion des changements permet aussi de mesurer la relation entre les variétés de français et l’impact de la mobilité, à différentes périodes.

Pour mesurer l’apport de facteurs externes ou internes dans le changement, nous intégrons des bases informatiques gérées par des logiciels pour l’interrogation croisée de données sociales et linguistiques; ces logiciels ont fait leur preuve dans des projets internationaux. Nous nous fondons sur le Corpus de français familier ancien (Martineau 1995-2006) que nous consoliderons. Notre équipe intègre des chercheurs chevronnés, spécialistes en linguistique (sociolinguistique, linguistique historique, morphosyntaxe, morphophonologie), en histoire (histoire des Francophones d’Amérique, histoire culturelle) et en ingénierie de la langue, qui ont l’habitude de travailler dans des perspectives complémentaires. Notre programme de recherche apportera une contribution importante du point de vue descriptif (une meilleure connaissance de l’état des français du Canada à date ancienne), théorique (les conditions de réanalyse, source du changement) et méthodologique (intégration des données sociales et linguistiques).


■ Christian Milat (CRSH, 2007-2010, 63 000 $)

Épistémocritique : pour une typologie des modes d’inscription et de fonctionnement des savoirs non littéraires dans le roman français du XXe siècle

Les œuvres de fiction, et tout particulièrement les romans, contiennent très souvent des références à des savoirs non littéraires (scientifiques, techniques, philosophiques, artistiques, etc.). Pendant longtemps, ces références ont été principalement étudiées, notamment dans le cadre du comparatisme, sous l’angle de l’histoire des idées ou de l’analyse des sources. Depuis une quinzaine d’années, avec l’apparition et le développement de l’épistémocritique, les rapports entre savoirs et œuvres de fiction sont davantage abordés en termes de transferts discursifs. Mais, dans la plupart des cas, si les études produites analysent la présence et le travail d’un ou de plusieurs savoirs dans l’un ou dans l’ensemble des romans d’un écrivain, c’est pour en définir les procédés d’écriture ou en proposer une interprétation.

Le présent projet de recherche vise à adopter une démarche opposée à celle qui anime ces études : l’objectif n’est plus d’analyser le ou les savoirs non littéraires présents dans un roman pour éclairer ce texte particulier, mais d’analyser de multiples romans, appartenant à plusieurs écrivains, afin de proposer une approche théorique de l’épistémocritique en jetant les bases d’une typologie des modes d’inscription et de fonctionnement des épistémèmes (unités minimales appartenant à ces savoirs) au sein du genre romanesque tout entier.

Cette typologie sera structurée autour de quatre paramètres principaux : les composantes formelles de l’épistémème, ses champs d’insertion, ses procédés de greffage et ses contributions au sens.

Elle sera réalisée en utilisant les outils méthodologiques appartenant principalement à trois approches théoriques très connexes : les théories de l’intertextualité, de l’analyse du discours et de l’interdiscursivité.

Les romans étudiés appartiendront à la littérature française du XXe siècle, où la présence de savoirs non littéraires est fréquente et où ces savoirs vont souvent de pair avec des structures et des procédés d’écriture innovateurs. Le corpus sera assez étendu et diversifié pour fournir une variété maximale d’occurrences : de Roger Martin du Gard (1913) à Leslie Kaplan (1999), il regroupera des romanciers et des œuvres qui, avant-gardistes ou plus classiques, font dans tous les cas appel à des poétiques très contrastées; il donnera également à l’écriture des femmes une représentation aussi significative que possible.

Deux grandes familles de savoirs seront abordées : les savoirs scientifiques et les savoirs philosophiques. Ce choix, à la fois large et discriminant, répond au souci d’analyser des savoirs dont la présence dans la littérature est particulièrement fréquente. Par ailleurs, l’examen simultané de ces différents savoirs permettra de faire apparaître, dans leurs modalités d’inscription et de fonctionnement, des zones de divergences, mais aussi de convergences. Il permettra également de mettre en évidence, en dépit de l’hétérogénéité des disciplines, certains des mécanismes généraux qui conditionnent l’usage des discours et des systèmes de représentation dans notre société.

En recensant et en théorisant les diverses modalités d’inscription des représentations d’origine épistémique dans la texture de la fiction romanesque et les différentes fonctions que celles-ci y exercent, les études qui découleront de ce projet de recherche mettront à la disposition de tous — étudiants et chercheurs — un instrument inédit : des concepts et des outils méthodologiques qui faciliteront le recours à l’approche épistémocritique et qui, partant, enrichiront l’analyse particulière qui sera effectuée de tel savoir dans tel roman.